Depuis que je suis tout petit, mon grand-père Jean-Oswald me racontait que son grand-père Oswald était le grand frère caché de Marcel Mennesson, l’inventeur des produits de la marque Solex. Il me racontait également que son grand-père dessinait et faisait carrosser ses voitures sur mesure.

Avec mon imagination féconde de petit enfant, je me représentais un homme si grand qu’il ne rentrait pas dans des autos du commerce d’où la nécessité du sur-mesure. En fait, mon arrière-arrière-grand-père roulait en voiture de luxe de l’époque, Delage ou Delahaye, par exemple. Ces autos étaient réalisées sur mesure, comme dans le monde de la haute couture. On achetait un châssis motorisé chez un constructeur et on allait l’habiller chez un carrossier indépendant.  Plus tard, ma famille m’apprit qu’Oswald était opticien mais que le diplôme n’existait pas à l’époque et qu’il se contentait de vendre des lunettes sur le marché. En revanche, son fils, mon arrière-grand-père, deviendra deuxième de la première promotion d’opticiens à la création du diplôme à Morez dans le Jura.

Il me reste cette photo : mon grand-père Jean Oswald et son grand-père Oswald dans une Delage D8.

En 2000, 15 jours avant mes 20 ans, mon grand-père décède. Je découvre alors dans ses affaires un livre contenant un feuillet avec un dessin de voiture que j'attribuerai naturellement à Oswald Mennesson.

Combien de temps ce document est-il resté coincé entre ces pages entre lesquelles le temps a laissé son impression filigranée?

Recto, une note professionnelle datée de 1902:

Verso, le fameux dessin aux côtes du nombre d'or:

On reconnait clairement le courant "Streamline" des années 1930. Le dessin est très avant-gardiste pour l'époque. Bien que je pense qu'il est antérieur car on y trouve du Figoni, il y a aussi du "Phantom Corsair 1938" dans ce dessin.
Mais le livre est estampillé "Remontet", ce que je crois être à ce moment, un membre de la famille du coté de ma grand-mère maternelle. Ce n'est donc pas logique puisque la passion automobile concerne la famille de mon grand-père maternel. Nous verrons plus bas que la médiatisation de l'auto m'a permis d'entrer en contact avec Sébastien Delprat, très efficace généalogiste, qui a éclairci tout ça. La réalité des faits est encore plus romancée que les légendes familiales (on parlera par exemple d'un fils de médecin qui a fait fortune dans l'import-export et qui a été uniquement montreur d'ours dans la mémoire familiale).

Voici quelques pages de l'ouvrage pour le plaisir des yeux:


Quand j'ai découvert ce dessin d'une auto aux proportions du nombre d'or, c'est d'abord l'écriture des lettres, très semblable à la mienne, qui m'a frappé. Plus tard, grâce au généalogiste, je découvre à travers les registres que la signature de mon arrière-arrière-grand-père est également très similaire à la mienne. Initiale du prénom et nom entier dans un mélange de lettres à la fois négligées et précises. Bon sang ne saurait mentir.

Mariage d'Oswald Mennesson avec sa première femme:

Naissance de mon arrière-grand-père, Jean Sadi, le 29 novembre 1898:

Pour l'anecdote et qui n'est pas des moindres, je découvre alors que mon arrière-arrière-grand-mère n'est pas Louise Eugénie Augustine Landemare, surnommée "l'Eugénie du mal" tellement elle avait une mauvaise réputation, mais la première femme d'Oswald, Hortense L'Hôte. Mon arrière-grand-père a perdu sa maman autour de ses 20 ans, quelques années après son divorce d'avec Oswald.
Grâce à ces archives, je découvre que "François Remontet" n'est pas dans la branche de ma grand-mère maternelle; il est le beau-père d'Oswald.

Et là, ça prend du sens avec le dessin trouvé en intercalaire. D'autant plus qu'Oswald n'était pas en bon terme avec son père (absent aux différentes cérémonies officielles) et qu'on peut penser que ce fils esseulé s'était naturellement rapproché de son beau-père.

Mon grand intérêt pour la mécanique en général et la préparation automobile en particulier ont toujours fait dire à ma grand-mère maternelle que j’avais ce petit truc héréditaire du coté des Mennesson.

On voit sur le document ci-dessus qu'Oswald était aide-pharmacien. Grâce à Franck Méneret (je vous invite à découvrir sa page) et son travail d'archiviste, je découvre qu'Oswald a possédé au moins 3 magasins d'optique à Verdun, Reims et Clermont-Ferrand.

Plusieurs boutiques à travers toute la France. Cela semble plus raccord avec le budget qu'il faut pour carrosser ses autos sur mesure. Ou alors, j'ai des préjugés négatifs sur le rendement d'un étal de lunettes sur un marché.

De mon coté, j’ai trouvé et acquis du matériel à son nom. Oui, simplement trouvé sur Ebay.

Une autre anecdote? Dans la famille, le père d'Oswald était connu comme montreur d'ours en Autriche (lieu de naissance d'Oswald) ... On peut voir sur ce document qu'il était négociant en import-export. Ce qui explique la mobilité et la naissance d'Oswald en Autriche. Certes, cela ne l'aurait peut-être pas empêché d'être montreur d'ours! Et son père était médecin. Quelle est la volonté ancestrale de brouiller les pistes? J'ai moi-même très peu d'indices sur ma famille.

Une autre découverte émouvante: Oswald n'était pas fils unique, il a eu une soeur, née en Egypte et décédée en France en bas âge. Est-ce des proportions des pyramides et de l'antiquité en général qu'Oswald tient sa volonté de respecter les proportions du nombre d'or pour son auto?

Sébastien Delprat a effectué un travail formidable car mes informations de départ étaient maigres et se basaient sur des récits familiaux. De plus, cette habitude de rétention transgénérationnelle de l’information freinait les recherches. Ma maman ne connaissait même pas le nom de son arrière-grand-mère, la confondant avec la seconde femme d’Oswald. Très récemment, j'ai été contacté directement par Alain Pierson, le petit-fils de Marcel Mennesson qui était l'un des fondateurs de la marque Solex. Il ne connaissait pas l’existence de Sébastien Delprat (qui est un fils d'une de ses cousines) ni de Franck Méneret, le spécialiste Solex dont j'ai parlé plus haut. En revanche, il connait d'autres Mennesson. Aujourd'hui, Sébastien a montré que sur les états civils, il n'y a pas de lien entre nos deux familles avant 1746 et je pense simplement qu'il y a eu des erreurs de transmission orale dûes aux différents éponymes. Mennesson d'une part et les prénoms, d'autre part (il y a des Victor, en particulier, dans les deux familles et de même génération).

Au salon Epoqu'Auto 2017, j'ai rencontré des personnes qui vont me permettre d'avancer dans mon enquête sur les traces d'Oswald.

Jean-Paul Tissot, président du club Delahaye et expert Figoni a bien repéré les inspirations de mon arrière-arrière-grand-père. On ne va pas pouvoir remonter par cette piste jusqu'à mon aïeul car les informations sont classées par numéro de châssis dans les archives Figoni. En revanche, au club Delage, je suis entré en contact avec une personne qui, elle, se souvient d'une transaction récente d'une Delage Mennesson et je la relance régulièrement pour récupérer tout le dossier. La voiture est partie en Suisse.

A la suite du décès de mon grand-père et de la découverte du dessin au nombre d'or, j'ai entrepris de travailler à la réalisation de ce vieux rêve d'automobile aux côtes du nombre mythique. J'ai commencé par racheter une vieille peugeot 203, immatriculée au 1er janvier 1949, modifiée en custom dans les années 1980 et laissée à l'abandon.

L'avant est en polyester, la réalisation est très soignée, néanmoins, l'auto n'a pas roulé depuis plus de 10 ans, il manque le carburateur et d'autres pièces. Je négocie bien le prix et fait une bonne affaire. Après avoir remorqué l'auto avec le père de ma petite amie de l'époque (et qui a été un des premiers à rouler dans la version définitive), j'entrepose l'auto chez ma grand-mère qui sera mon premier supporter.

Après de multiples mesures, je découpe le toit et incline les montants de pare-brise pour affiner la ligne, je rallonge l'avant, je passe l'auto en 2 portes sans montant. C'était ma première auto et mes premières soudures (à l'arc) depuis mon vélo. J'ai fait le topchop en un week-end. La chance du débutant ;-)


Pour obtenir une ligne de caisse basse comme sur la photo, il faut repenser la suspension avant. Influencé par les automobiles Voisin et Delahaye, je tiens à une ligne de caisse la plus proche du sol possible. C'est un ressort à lames transversal qui fait la suspension avant sur les 203.

Il est retourné sur la photo de l'auto topchoppée. L'effet d'amorti est donc nul. Les roues sont maintenues en l'air par l'action du ressort au lieu d'être poussées vers le sol. Plus de suspension et impossible de faire plus bas...

C'est à ce moment que parait dans un numéro du magazine Nitro, "Scrape". "Scrape" est un custom polyester inspiré des Lincoln Zephyr 1939 et 1941 en combinant le meilleur des deux modèles. Son concepteur Terry Cook, l'ancien rédacteur en chef du célèbre magazine Hot Rod, dit (de mémoire) cette phrase rapportée dans le magazine: "La puissance, c'est de l'émotion vite envolée alors que le design, lui, est éternel.". A l'époque, on pouvait trouver sur internet des photos de la réalisation. Gros chantier pour grosse pièce en polyester. Et je m'en inspire.

Ni une ni deux, j'achète une Citroën XM V6 en piteux état de carrosserie et je commence la greffe.
L'auto est très fun à conduire. Le V6 est mélodieux. Le concept de prendre une voiture pratiquement de série et d'y adapter une carrosserie est validé. Imaginez-vous la tête des employés quand vous arrivez chez le concessionnaire pour déposer votre voiture en entretien!

Mais, avec regret, je m'éloigne du dessin originel. Je décide alors de donner un aspect de surface éthéré "songe/rêve/sable". En 2008, je la présente au 3ème salon français du Kitcar. L'accueil est cordial et le jury est enthousiaste. L'auto reçoit un prix spécial: "projet le plus dingue".

Des évènements personnels et des problèmes de santé (une sclérose en plaques qui me foudroie et me laisse tétraplégique au bout de quelques semaines) font que je trouve prioritaire de mettre l'accent sur l'aspect cinétique de l'automobile. Je transforme ma Honda Civic EG6, déjà passée en turbo en 2004-2005, en véhicule 4 roues motrices et 4 roues directrices.

Puis courant 2010, je décide de repartir du dessin original. Je conserve quelques éléments de l'auto ci-dessus, je me débarrasse de la XM V6 et je jette mon dévolu sur un coupé Mercedes-Benz.

cette fois-ci, je réalise tout en tôle:

Malheureusement, je fais un mauvais choix. Je confie l'auto à un carrossier-peintre pour les finitions. J'ai péché par orgueil ou j'ai simplement été bête. Cet homme sortait de prison. Je me suis dit que j'allais lui donner sa chance et que s'il signait cette auto, sa vie allait changer (qui suis-je pour penser ça?). Ma deuxième erreur a été de me fier à l'expertise d'un copain qui n'habitait pas loin de la carrosserie plutôt que d'aller vérifier le travail par moi-même. C'était l'époque où je consacrais tous mes loisirs à la réalisation documentaire et à l'écriture du livre "The Horsepower Secret". Quand je suis allé voir l'avancée des travaux, j'ai trouvé le capot qui servait d'établi, des tentatives de moulage des éléments métalliques qui avaient été réalisés sans cirer ces derniers, le faisceau moteur coupé et j'en passe... L'auto était détruite...

Je me suis cru Sean Penn dans "U-Turn" chez le garagiste fou. La voiture était détruite. J'ai ramené les morceaux.
Voici la dernière photo de la voiture avant que je l'emmène chez ce carrossier fatal.

Ma première supportrice, ma grand-mère, décède. Elle n'a jamais eu l'occasion de rouler dans cette auto. C'est mon seul regret.

Ensuite, j'ai définitivement détruit ce qu'il restait de l'auto

Vidéo YouTube


Dans le "X" de Soxle, on distingue un oiseau. C'est un phoenix dont les ailes (les jambes du "X") sont des traces de burn. Le phoenix ressuscite plus fort après s'être consumé.

Je me concentre définitivement sur les proportions du nombre d'or et je réalise une nouvelle voiture totalement fonctionnelle capable de laisser les gens perplexes afin qu'ils saisissent la notion d'art cinétique. Je parcours 10.000 kms par an à son volant.

A Villeurbanne avant peinture

Montée historique en Corrèze

(photo de Maxime)
Aperçue sur l'autoroute francilienne:

A toulon:
(photo de Claude)
Furtivement dans la presse:

Malheureusement, un soir où je passe la soirée dehors, elle est vandalisée. Sigles arrachés, peinture griffée, marques de chaussures sur le capot et le toit (pour se prendre en photo avec Moby Dick, je suppose). Mais c'était le prix à payer pour en tester l'usage quotidien en France. (elle avait déjà eu droit à un coup de clé au supermarché) et hormis ces incivilités, elle est parfaitement utilisable au quotidien, en témoignent les nombreux kilomètres parcourus.

J'ai donc entrepris de la restaurer pour la présenter au salon Epoqu'Auto. Je me suis appliqué d'autant plus qu'elle était la vedette de la vente aux enchères Osenat à la fin du Salon.
(photos catalogues à venir)


Pendant l'exposition, le public était perplexe. Usage routier interdit noté sur la catalogue car c'est une oeuvre d'art cinétique. Mais néanmoins, ce n'est pas l’œuvre artistique qui est mise en avant lors de l'exposition mais le véhicule d'origine avec son numéro de série et son année de commercialisation. Les deux aspects ne sont pourtant pas antinomiques. Une œuvre d'art cinétique bouge par définition. Et la particularité de cette dernière est que l'on peut se glisser à l'intérieur. Il faut donc bien que ce soit un véhicule dûment homologué pour la route. J'aurais dû faire preuve de plus de pédagogie pour expliquer le concept. Mais je ne m'attendais pas à cette approche cartésienne. Un "César" est-il vendu avec sa carte grise?
Le jour de la vente aux enchères, les voitures qui représentaient l'art automobile français ne se sont pas vendues.
Exemples:
la ROLLS ROYCE PHANTOM II de 1930, recarrossée dans les années 60 et estimée entre 100 et 150000 €
la TALBOT T15 Baby Coach 1938 estimée entre 65 000 - 85 000 €
la Talbot T15 Cabriolet Baby 1938 estimée entre 200 000 - 250 000 €
et l'ALPINE 1600S (1600VB) GROUPE 4 compétition client estimée entre 120 000 - 150 000 € (avec, de mémoire, une mise à prix à 50,000 € et personne n'a levé la main!)
ces autos n'ont pas trouvé preneur. Leur public n'était pas là. En revanche, une Volkswagen GOLF GLI Cabriolet de 1988 estimée en 7000 et 12000 € a trouvé preneur à 19200 €.

Dans ces conditions, je me suis rangé dans le clan des propriétaires des automobiles d'avant-guerre et j'ai conservé ma Soxle Oswald.

Dans le LVA n°1809 du 1er mars 2018, on peut lire une interview exclusive de Peter Mullin:
LVA: On connait votre goût pour les voitures françaises du courant Streamline, mais que pensez-vous des américaines?
P.M.: Les français ont compris très tôt que l'automobile était un art. Ils ont construits des sculptures roulantes. Les américains ont visé l'efficacité. (...)
LVA: Les prochaines expositions sont-elles déjà planifiées?
P.M.: C'est un secret...
LVA: Encore des voitures françaises, peut-être?
P.M.: Toute ma collection est française. En avril au Mullin Museum, il y aura une nouvelle expo sur les carrossiers des années 1930: Figoni, Saoutchik, Chapron, Pourtout... L'ensemble des carrossiers français, je souhaite montrer leur travail, ce qu'ils ont appris les uns des autres. Ils ne se copiaient pas mais s'inspiraient mutuellement. Je souhaite lier des carrossiers et des artistes contemporains d'autres disciplines, peintres, sculpteurs... Mettre en évidence le lien artistique entre le monde de l'automobile et de l'art. C'est cela qui est bien avec les voitures françaises des années 1930, c'est qu'elles sont directement inspirées de l'art. Grâce à ces voitures, vous pouvez apprendre et comprendre l'histoire de cette époque que l'on appelle art déco. Le mouvement artistique, la politique, l'histoire, tout cela interagit avec l'automobile. Et les voitures françaises constituaient le meilleur des années 1930. Enfin, c'est mon avis.

Une interview de Peter Mullin telle que celle-ci est rassurante, mon approche artistique qui tire ses racines des années 1930 a du sens pour des personnes qui, comme moi, ont la passion de l'automobile ancienne et l'approche historique et artistique du design automobile. Du début de cette page à ces dernières, vous avez la génèse de cette automobile. Une génèse qui aura pris 18 ans. Vous pouvez découvrir d'autres photos de la voiture dans le book.